De nombreux établissements médico-sociaux et hôpitaux souffrent non seulement d’une pénurie de personnel qualifié, mais aussi d’une planification trop centrée sur des domaines isolés. C’est précisément pour cette raison que la gestion intégrale des capacités gagne en importance dans les établissements de santé suisses : elle relie les flux de patients, les ressources et l’affectation du personnel – et peut alléger sensiblement la charge de travail des collaborateurs. Dans l’article « Plus de sérénité dans le système : pourquoi la planification intégrale transforme le quotidien des établissements médico-sociaux et des hôpitaux»¹, publié dans Heime & Spitäler, nous abordons ce lien et approfondissons la question de savoir si une planification centralisée peut accroître la satisfaction des collaborateurs. La réponse courte : oui, à condition qu’elle ne soit pas perçue comme un contrôle descendant ou un projet informatique, mais comme un outil de développement du management et de l’organisation.
La situation est grave, mais peut être maîtrisée
Les établissements médico-sociaux et les hôpitaux suisses sont confrontés à un contexte marqué par une demande croissante de soins, une complexité accrue des cas et une pénurie de personnel qualifié. Des analyses récentes montrent que la charge de travail dans le secteur des soins reste élevée, tandis que la proportion d’infirmiers diplômés dans le secteur des soins aigus a relativement diminué au fil des ans. Cela a des conséquences tangibles sur la qualité des soins, la charge de travail et la rotation du personnel. Parallèlement, la pression s’accroît pour planifier de manière fiable avec des ressources limitées. Les temps d’attente doivent diminuer, les heures supplémentaires baisser et les changements de planning de dernière minute se faire plus rares. C’est là qu’intervient la gestion intégrale des capacités (GIC). Elle combine prévisions, planification centralisée et pilotage interdisciplinaire et transversal. Elle permet ainsi de mieux coordonner les flux de patients, les ressources et l’affectation du personnel, dans le but de garantir la qualité des soins et de soulager les collaborateurs au quotidien. 2, 3
Ce que l’IKM apporte réellement
L’IKM considère le personnel, les flux de patients et les ressources comme un système cohérent. Au lieu d’optimiser chaque service de manière isolée, elle coordonne les lits, les blocs opératoires, les services de diagnostic, les postes de soins et les profils du personnel. Le facteur déterminant commun est la prévision de charge. Celle-ci met en évidence très tôt les pics de charge attendus et permet de lisser de manière proactive l’occupation, les programmes opératoires et les plannings de travail. Les goulots d’étranglement ne sont pas traités seulement lorsqu’ils s’aggravent au quotidien, mais sont identifiés plus tôt et gérés de manière plus ciblée.
Les établissements suisses font déjà figure de précurseurs dans ce domaine. L’hôpital universitaire de Bâle, par exemple, regroupe la gestion des lits, le personnel temporaire, la gestion des cas et l’accompagnement social au sein d’une structure intégrée. L’objectif est de piloter les capacités de manière prospective et à l’échelle de l’ensemble de l’hôpital. Du point de vue universitaire également, la gestion intégrée des cas (IKM) est considérée comme un levier important pour l’efficacité et la qualité : les prévisions, la collaboration interdisciplinaire et des objectifs clairs en constituent les fondements.³, ⁴

Pourquoi la prévisibilité change le climat
Lorsque les pics de charge de travail peuvent être mieux lissés, le quotidien professionnel s’en trouve transformé. Les interventions de dernière minute diminuent, les heures supplémentaires peuvent être réduites et les plannings deviennent plus fiables. Cela a un impact positif direct sur le stress, la récupération et l’ambiance au sein de l’équipe. Dans les enquêtes récentes, les responsables du secteur des soins accordent la priorité précisément à ces leviers d’efficacité et de numérisation. Ce n’est pas une fin en soi, mais parce que cela rend le quotidien plus prévisible. Lorsque la sécurité de planification augmente, les préférences des collaborateurs peuvent être mieux prises en compte : jours de congé, souhaits d’horaires, temps partiel ou services fractionnés. Conséquence : une fidélisation accrue, moins d’absences et moins de rotation du personnel. Les associations professionnelles et les observatoires démontrent depuis des années que la surcharge du système est bien réelle. Parallèlement, les établissements qui gèrent rigoureusement leurs prévisions et leurs capacités montrent qu’il est possible de contrer cette surcharge, au moins en partie, grâce à une gestion intelligente.2, 3, 6
De la vision à la mise en œuvre
L’IKM est moins un outil qu’un programme de gestion et de transformation. Ceux qui le mettent en place prennent des décisions stratégiques : quels sont les objectifs applicables à l’ensemble de l’hôpital (par exemple, des objectifs définis en matière de délais d’admission ou de durée de séjour) ? Quels pouvoirs de décision sont accordés à la gestion des capacités par rapport aux différents services cliniques ? Comment synchroniser les blocs opératoires, les services hospitaliers, le diagnostic et les soins, au quotidien, chaque semaine, selon les saisons ? Et comment piloter, former et contrôler cette transformation ? C’est pourquoi les formations continues de niveau universitaire mettent l’accent sur l’ancrage dans la gouvernance, les systèmes d’objectifs et la gestion du changement. Sans rôles clairs, sans processus standardisés et sans flux de données transparents, l’impact s’évapore. C’est précisément là que réside le point faible de nombreux établissements : des silos historiques, des îlots de planification décentralisés et des coordinations manuelles rendent la planification réactive, source d’erreurs et fastidieuse.7, 10
Quatre points clés déterminent le succès
Pour que la gestion intégrale des capacités soit efficace au quotidien, quatre niveaux doivent interagir : les systèmes, les processus, l’organisation et le leadership.
1. Systèmes : les données doivent être disponibles et exploitables
La gestion intégrée des capacités (IKM) repose entièrement sur la qualité, l’interopérabilité et l’actualité des données. Les prévisions nécessitent des données fiables et cohérentes issues du système d’information hospitalier (SIH), de la planification des blocs opératoires, de la planification des ressources humaines et de la gestion des lits. Lorsque des tableaux de bord affichent en temps réel la disponibilité des lits et les scénarios d’occupation, cela permet de prendre de meilleures décisions, au lieu de recourir à des chaînes téléphoniques et à des tableaux Excel. En matière de personnel, il ne suffit pas de connaître uniquement les disponibilités. Les compétences, les qualifications, les taux d’occupation, les préférences et les dispositions du droit du travail sont tout aussi importants. Ce n’est que lorsque ces informations sont disponibles sous une forme structurée que les processus de planification peuvent être mis en place de manière rigoureuse. La flexibilité est ici un facteur qu’il ne faut pas sous-estimer. De nombreux modèles de planification s’appuient sur des équipes du matin, de l’après-midi et de nuit rigides, planifiées de manière relativement linéaire tout au long de l’année. Dans un processus de planification basé sur des prévisions, des modèles flexibles peuvent apporter un allègement supplémentaire. Il est ainsi possible, par exemple, de définir des règles indiquant quelle composition du personnel est nécessaire pour un volume d’activité donné. Les systèmes modernes de gestion des effectifs peuvent prendre en charge de telles règles. Ils permettent de définir des équipes flexibles en fonction des besoins, par exemple avec des durées minimales et maximales définies, tout en tenant compte des qualifications requises. Cela permet d’amortir de manière ciblée les pics d’activité quotidiens. Parallèlement, ces modèles correspondent souvent mieux aux préférences individuelles des collaborateurs, ce qui améliore la qualité de la planification et la satisfaction au sein de l’équipe.
2. Processus : les prévisions nécessitent des procédures contraignantes
Une prévision à elle seule ne change encore rien. Elle ne devient efficace que si elle donne lieu à des processus clairs. Cela inclut des procédures uniformes d’enregistrement et de désenregistrement au bloc opératoire, des logiques de sortie claires, des interfaces définies entre les urgences, les services, le bloc opératoire et le service de diagnostic, ainsi que des procédures d’escalade contraignantes. Ce sont ces normes qui rendent les prévisions efficaces. Elles garantissent que les pics de charge attendus donnent lieu à des mesures concrètes et non pas seulement à des informations supplémentaires.
3. Organisation : les besoins et les capacités doivent être discutés ensemble
Des centres de gestion des capacités pilotés de manière centralisée assurent la coordination entre les services. Pour cela, les deux paramètres clés doivent interagir : la gestion de la demande, par exemple les admissions programmées ou les interventions non urgentes, et la gestion des capacités, notamment en termes de personnel, de qualifications et d’horaires de travail disponibles. Une vision à l’échelle de l’entreprise est essentielle. Les optimisations locales peuvent s’avérer utiles, mais créer de nouveaux goulots d’étranglement ailleurs. L’IKM exige donc des processus (transversaux) bien définis, des interfaces claires et la volonté de planifier dans une perspective globale de l’organisation.
4. Direction : la centralisation passe par la confiance
Les décisions relatives aux capacités sont considérées comme une mission de direction à l’échelle de l’hôpital, et non comme un jeu d’optimisation local. Parallèlement, la planification centralisée modifie les rôles existants. Les cadres et les planificateurs décentralisés perdent en partie leur autonomie, car certaines décisions sont transférées à une unité de planification centrale. Il s’agit d’un sujet sensible. C’est pourquoi une gestion du changement rigoureuse est nécessaire. Les planificateurs et les responsables de service concernés doivent être impliqués dès le début. Leur expérience reste un facteur de réussite important. La centralisation ne doit pas être perçue comme une perte d’autonomie, mais doit montrer en quoi elle allège la charge de travail au quotidien.
Les bases décisionnelles fondées sur des données permettent d’obtenir de meilleurs résultats tout en laissant une marge de manœuvre pour des interventions manuelles lorsque celles-ci sont nécessaires d’un point de vue technique. Les capacités ainsi libérées chez les cadres et les planificateurs peuvent alors être mobilisées là où elles font souvent défaut : auprès des collaborateurs, dans l’amélioration des processus et dans la gestion des équipes. Là où ces quatre niveaux interagissent, les établissements font état d’une réduction des temps morts, d’une diminution des annulations de dernière minute, de plannings quotidiens plus stables et d’un allègement tangible de la charge de travail au chevet des patients. 5, 7, 8
Exemples pratiques en Suisse
Hôpital universitaire de Bâle
L’hôpital universitaire de Bâle a organisé la gestion des capacités en tant qu’unité distincte. La gestion des lits, le personnel temporaire, la gestion des cas et l’accompagnement social s’articulent entre eux. Il en résulte une vision prospective, à l’échelle de l’hôpital, des goulots d’étranglement, des transferts et des ressources disponibles. Résultat : des flux de patients mieux coordonnés, des temps de réaction plus courts et une plus grande transparence pour la planification et les services.5
Hôpital universitaire pédiatrique de Zurich
Dans le cadre de la construction du nouveau bâtiment, les processus opérationnels de l’Hôpital universitaire pédiatrique de Zurich ont été standardisés et numérisés. Cela comprend une gestion uniforme des capacités entre les services et les blocs opératoires, un tableau de bord pour le pilotage précoce des interventions chirurgicales, des interfaces claires et une gestion des sorties robuste. On constate une diminution des annulations de bloc opératoire de dernière minute, une meilleure utilisation des capacités des salles et un allègement sensible de la charge de travail au quotidien.⁸
Hôpital de Bülach
En 2020, l’hôpital de Bülach a été l’un des premiers hôpitaux de Suisse à mettre en place un gestionnaire de capacités. Aujourd’hui, l’établissement fonctionne avec un système bien rodé qui utilise des données fiables et visualisées pour les décisions relatives aux capacités. Cette évolution montre que la gestion intégrée des capacités (IKM) ne doit pas nécessairement démarrer sous la forme d’un grand projet. Elle peut se développer progressivement si les données, les processus et les circuits décisionnels sont perfectionnés de manière cohérente.11
Ces exemples le montrent clairement : la technologie seule ne suffit pas. La gestion intégrée des capacités (IKM) ne fonctionne que si les systèmes, la discipline des processus et la culture de direction agissent de concert. Sinon, la planification centrale est rapidement perçue comme un service administratif éloigné plutôt que comme un soutien au quotidien.4, 5, 8
Effets mesurables : satisfaction, qualité, coûts
L’hypothèse qui sous-tend l’IKM est la suivante : une charge de travail plus équilibrée conduit à des services plus fiables. Des services fiables soulagent les collaborateurs. Des équipes soulagées stabilisent la qualité et l’organisation. Cet effet est mesurable. Les enquêtes nationales fournissent des indicateurs sur la densité de personnel, la rotation du personnel, l’absentéisme et les résultats en matière de formation. Ces valeurs peuvent servir d’indicateurs « avant-après ». Les associations professionnelles et spécialisées montrent en outre comment le sous-effectif et l’intensification du travail se répercutent sur la qualité et les résultats. Lorsque l’IKM atténue les pics de charge de travail, stabilise les services et favorise la participation, les heures supplémentaires et les interventions de dernière minute peuvent diminuer. L’expérience montre que cela a également un impact sur l’absentéisme et la fidélisation du personnel. Parallèlement, les patient·e·s et les résident·e·s bénéficient de processus plus fiables, de moins d’annulations de dernière minute et d’une meilleure utilisation des capacités.2, 3, 9
Mais il est important de noter que la gestion intégrée des capacités (IKM) ne doit pas viser une utilisation maximale des ressources. En comblant chaque lacune, on risque de créer une nouvelle surcharge. Une bonne gestion des capacités recherche l’équilibre entre qualité, rentabilité et bien-être des collaborateurs.
Quels sont les leviers d’action ?
Il existe deux leviers essentiels pour lisser la courbe de charge de travail : les admissions prévues du côté de la demande (gestion de la demande) et la planification des ressources humaines du côté des capacités (gestion des capacités). L’objectif est clair : la planification des patients et celle du personnel s’appuient sur la même base de données. Elles prennent des décisions communes et se concertent.
Les deux parties peuvent, selon la situation, contribuer à lisser la courbe de charge de travail. Ainsi, sur la base des données, il est par exemple possible d’ajuster les journées de bloc opératoire afin de mieux répartir durablement les processus en aval et les besoins en personnel qui en découlent. Parallèlement, la planification du personnel peut être assouplie. Outre les plannings fixes, connus un à deux mois à l’avance, il est possible de recourir à des plannings flexibles, par exemple via des pools de personnel, des disponibilités de dernière minute ou des incitations salariales supplémentaires. Pour cela, il faut disposer de données concrètes sur les disponibilités, les qualifications et les préférences des collaborateurs. Il faut également des systèmes de planification des effectifs adaptés et un « Les RH dans le secteur de la santé » moderne capable de collecter ces informations, de les exploiter de manière pertinente et de soutenir efficacement les processus de planification.
Mais surtout, un changement de mentalité s’impose ! Il faut une volonté de mettre en place des processus plus efficaces du point de vue de l’entreprise, plutôt que de se contenter d’optimisations locales. Il ne s’agit pas de choisir entre la gestion de la demande et la gestion des capacités, mais de faire jouer les deux en synergie. La planification centralisée ne signifie alors pas un contrôle imposé par la hiérarchie, mais de meilleures décisions fondées sur des données communes.
Conclusion : oui, la planification centralisée peut améliorer la satisfaction des collaborateurs
La planification centralisée, au sens d’une gestion intégrée des capacités, n’est ni une fin en soi ni une manœuvre imposée d’en haut. Elle est la réponse à la complexité des soins modernes. Correctement mise en œuvre, elle relie prévisions, processus, organisation et culture. Lorsque la charge de travail est lissée de manière anticipée, que les plannings sont fiables et que les préférences sont prises au sérieux, le quotidien professionnel s’améliore sensiblement. Cela rend les équipes plus satisfaites, stabilise les soins et a, en fin de compte, un impact économique positif. En effet, la rotation du personnel, les absences, les temps morts et la surcharge de travail chronique comptent parmi les formes d’inefficacité les plus coûteuses.4, 5, 6
La pénurie de main-d’œuvre qualifiée reste une réalité. Mais son impact sur le quotidien dépend aussi de la manière dont les besoins, les capacités et l’affectation du personnel s’articulent entre eux. Une planification centralisée ne rend pas automatiquement les équipes plus satisfaites. Elle est efficace lorsqu’elle apporte davantage de transparence et de fiabilité.
Auteur
Daniel Graf
UKG pro WFM
Daniel Graf est expert en gestion du temps et en planification des effectifs et travaille chez HR Campus en tant que consultant-e en solutions UKG Pro Workforce Management. Il se passionne pour les processus et les systèmes axés sur la pratique qui soulagent efficacement les personnes dans leur quotidien professionnel.
Sources
- Heime & Spitäler, « Plus de sérénité dans le système : pourquoi la planification intégrale transforme le quotidien des établissements médico-sociaux et des hôpitaux », 18 mai 2026.
- Observatoire suisse de la santé (Obsan), « Personnel soignant », y compris indicateurs et rapports, 2024–2025.
- SBK – Association professionnelle suisse des infirmières et infirmiers, « Une étude confirme la forte pression exercée sur le personnel soignant » (analyse 2010–2021), 28 novembre 2023.
- Blog de la ZHAW sur l’économie de la santé, « Gestion intégrale des capacités : la clé de l’efficacité hospitalière », 12 décembre 2024.
- Hôpital universitaire de Bâle, « Gestion intégrale des capacités » (présentation du service), sans date.
- PwC Suisse & Swiss Nurse Leaders, « Baromètre CNO 2025 : les soins en mutation – stratégies pour les cadres », 11 novembre 2025.
- Clinicum (magazine spécialisé), « Gestion intégrale des capacités : anticipative et axée sur la digitalisation », mai 2024.
- Vetterli Roth & Partners, étude de cas « Gestion intégrale des capacités et optimisation des processus à l’hôpital universitaire pédiatrique de Zurich », 22 mai 2025.
- Medinside, « Suivi des soins – nouvelles données sur la situation des soins infirmiers », 3 mars 2025.
- Université de Saint-Gall (CHC), CAS «Gestion systémique et intégrale des capacités», informations sur le programme, 2025-2026.
- Tagesanzeiger, « Hôpital de Bülach : nous avons déjà dû refuser des patientes et des patients », 25 janvier 2022.


